Le contentieux des brevets dans le secteur manufacturier connaît depuis 2023 une accélération jurisprudentielle qui redéfinit les stratégies de protection. Trois axes structurent cette mutation : le renforcement du formalisme d’inscription des titres, l’autonomisation de l’action en contrefaçon par rapport aux contestations de titularité, et la montée du secret d’affaires comme alternative au brevet dans les process de fabrication avancée.
Inscription au registre national des brevets : formalisme durci par la Chambre commerciale
La Chambre commerciale de la Cour de cassation a consolidé entre 2023 et 2026 une ligne claire : l’inscription au registre national des brevets conditionne l’opposabilité du transfert et, par extension, la recevabilité de l’action en contrefaçon. Un litige portant sur des brevets relatifs aux manettes de console PlayStation a servi de cas d’école, consacrant l’inscription comme « clef de voûte » du dispositif.
Pour les industriels manufacturiers, la conséquence est directe. Une cession de brevet non inscrite au registre prive le cessionnaire de toute capacité d’agir en contrefaçon, même si la transaction est parfaitement valide entre les parties. Nous observons que cette exigence formaliste piège encore des groupes industriels lors de restructurations internes ou de rachats de portefeuilles technologiques.
Le point technique à retenir : la Cour dissocie désormais la régularité de la titularité (relevant de l’action en revendication) et la validité du brevet lui-même. L’action en contrefaçon dispose de conditions de recevabilité autonomes. Un brevet valide détenu par un titulaire légitime reste inexploitable en justice sans inscription préalable.

Action en contrefaçon de brevet et autonomisation procédurale
Cette autonomisation de l’action en contrefaçon par rapport aux contestations sur la titularité constitue un tournant pour les secteurs à forte intensité technologique. La Chambre commerciale a explicitement séparé deux registres procéduraux qui étaient auparavant entremêlés dans le contentieux manufacturier.
Concrètement, un défendeur accusé de contrefaçon ne peut plus paralyser la procédure en contestant la titularité du brevet. Les deux questions suivent des voies distinctes. Cette clarification renforce la sécurité juridique des titulaires de brevets, en particulier dans les chaînes de sous-traitance industrielle où les cessions et licences s’empilent.
Conséquences sur la gestion de portefeuille de propriété industrielle
La gestion du portefeuille de PI dans le manufacturier se transforme en un exercice multi-juridictionnel. L’accord Samsung-Netlist, qui a mis fin à six années de litige par une licence croisée, illustre l’ampleur des enjeux financiers et la complexité des négociations transnationales sur les brevets.
Nous recommandons aux directions juridiques industrielles de vérifier systématiquement trois points :
- L’inscription effective de chaque transfert de brevet au registre national, y compris lors de fusions-acquisitions ou de réorganisations intragroupe
- La cohérence entre le titulaire inscrit et l’entité qui engage l’action en contrefaçon, pour éviter toute irrecevabilité procédurale
- La cartographie des juridictions compétentes lorsque le portefeuille couvre plusieurs territoires, la construction prétorienne française n’ayant pas d’équivalent dans tous les systèmes européens
Secret d’affaires et fabrication avancée : alternative montante au dépôt de brevet
Depuis 2022, les litiges en secret d’affaires augmentent dans les secteurs de l’IA, de l’électronique et des semi-conducteurs. Les entreprises manufacturières privilégient de plus en plus la confidentialité pour protéger algorithmes, paramètres de process, données d’entraînement et recettes de fabrication.
La logique est économique avant d’être juridique. Le brevet impose une divulgation complète de l’invention, contrepartie du monopole temporaire. Pour un procédé de fabrication avancée difficilement rétro-ingénierable, le secret d’affaires offre une protection potentiellement illimitée dans le temps, sans obligation de publication.
Réglementation chinoise sur les circuits intégrés : un signal fort
La Chine a révisé sa réglementation sur la protection de la propriété intellectuelle des circuits intégrés, élargissant la définition de « circuit intégré » pour couvrir un spectre plus large de composants. Cette révision renforce la protection des designs de puces et crée un cadre juridique plus favorable aux acteurs de la fabrication de semi-conducteurs.
Pour les manufacturiers européens opérant en Asie, cette évolution modifie l’arbitrage entre brevet et secret. Un design de puce protégé par brevet en Europe peut désormais bénéficier d’une couverture élargie en Chine, tandis que les process de fabrication restent mieux protégés par le secret d’affaires.

Protection des formes industrielles : droit d’auteur, dessins et modèles, parasitisme
La jurisprudence récente (2023-2026) a aussi clarifié la protection des formes industrielles en articulant trois fondements distincts : le droit d’auteur (sous condition d’originalité), les dessins et modèles déposés, et l’action en parasitisme économique.
Le phénomène des « dupes » (reproductions quasi identiques de produits manufacturés) a alimenté un contentieux croissant. L’originalité reste le critère déterminant pour mobiliser le droit d’auteur sur une forme industrielle, mais l’action en parasitisme offre un filet de sécurité lorsque la condition d’originalité n’est pas remplie.
Cette articulation est particulièrement pertinente pour les industriels du secteur manufacturier dont les produits présentent des formes fonctionnelles. La protection par dessins et modèles, limitée dans sa durée, se combine avec le droit d’auteur pour les créations qui démontrent une empreinte de la personnalité de leur auteur.
- Dessins et modèles : protection formelle par dépôt, durée limitée mais opposabilité immédiate
- Droit d’auteur : protection sans formalité mais exigence d’originalité, durée couvrant la vie de l’auteur
- Parasitisme économique : action en responsabilité civile, ne nécessite pas de titre de propriété industrielle mais requiert la preuve d’investissements détournés
L’évolution du droit de la propriété industrielle dans le manufacturier ne se résume pas à un durcissement des règles. Elle redistribue les leviers de protection entre formalisme renforcé sur les brevets, montée du secret d’affaires dans la fabrication avancée et multiplication des fondements juridiques pour les formes industrielles. Les directions juridiques qui n’intègrent pas cette triple dimension dans leur stratégie de PI s’exposent à des angles morts coûteux.

